dimanche 18 mai 2025

réalité


"Réalité : Ce n'est pas assez de faire voir ce qu'on peint, il faut encore le faire toucher."
Encore s'il s'agissait de toucher la peinture sur la toile, mais c'est bien autre chose dont il s'agit : il faut toucher du doigt le désir, le désir du peintre, matérialisé, devenu peinture ! voilà pourquoi l'oiseau ne ressemblera pas à un "vrai" oiseau, la théière à une "vraie" théière ! L'art n'est pas de la représentation, voilà pourquoi aussi Magritte écrivait dans son tableau : ceci n'est pas une pipe.
Chaque artiste se donne, à sa manière, la tâche de réaliser l'impossible. Il lui faut une grande inconscience (ce qu'ont les enfants, et beaucoup sont artistes), ou une grande foi, lorsque la vie a défait l'inconscience. Ainsi chaque artiste, à sa manière, rapproche les contraires — le désir de la matière, le rêve du réel, le visible de l'invisible, le je du tu, chacun avec ses outils, triviaux, comme venus d'une autre planète, que ce soit des pierres, du bois, des mots ou des sons. Si l'enfant s'y lance spontanément, ne voyant aucun obstacle entre lui et la création, aucune discontinuité dans le merveilleux, pour l'adulte qui a tant appris à douter, à redouter, à comprendre, à se défier de tout, la tâche ne va pas sans une dose de foi, ou de folie.
C'est la ferveur, que revendique Braque : "Je ne suis pas un peintre révolutionnaire, je ne cherche pas l'exaltation, la ferveur me suffit."

en image : page du Cahier de Georges Braque, Maeght éditeur, 1994 

lundi 15 avril 2024

crayon

 

 Le crayon écrit sur le tas de décombres de toute l'écriture du monde, passé et présent, tout mélangé, ruines et constructions modernes, en cours et en chantiers, chaque crayon fouille dans le tas, remonte ses pierres, ses poutres, ses vestiges, fond ses minerais, façonne, bricole, cisèle.
Chaque crayon secoue ses draps, les installe sur un carré d'herbe, remue sa lessive, prend des fantômes en filature, ravive des traces, pêche des données, copie des fichiers, regarde des séries défiler, la mémoire surgir et s'absenter, regarde s'abattre les tsunamis, les chefs de guerre entailler le monde. Les journalistes déchirés avec leurs journaux baignés de sang. Des fleurs poussent sur ce tas de décombres où l'humanité fourmille. Sur un bout de papier mon crayon écrit et je vois, pour la première fois,la couleur sale de sa mine de graphite.

Collage de Marie Hubert

jeudi 4 avril 2024

réserve


  Au bord de la rue vrombissante s'enfonce un petit parc derrière un vieux banc, une souche devant ses pieds, coupée ras (je me souviens du prunier généreux) sur le goudron mangé de gravier, d'herbe et de terre. Écrire là, nicher ensuite la page dans un creux d'arbre, l'abandonner à ce milieu de vie, fréquenté et complexe, se prolongeant à quelques pas derrière dans l'ombre sous une poignée d'ifs et de platanes plus hauts que les immeubles. Mais là, au sol les yeux abandonnent tout désir car rien ne manque tant il y a de bienfaits et de vie, d'insectes courant, colorés de leurs plus beaux emblèmes, furtifs ou paresseux, glissant, collectant, transportant des charges, graines, fleurs, poudres de pollen, gazouillis, remuements de branches, battements d'ailes. Comble de formes de vies de toute nature, faisant musique de tout, de tout dessin, architecture, spectacle, prouesse de tout ordre, seulement effleurées du regard, restant en réserve à profusion, ainsi que dans la poche le livre, le papier, le crayon. 

Pierre Bonnard, photographié par Gisèle Freund en 1946

vendredi 29 mars 2024

un métier


Il fallait un métier. Pour gagner sa vie. C'était dans l'ordre des choses. Les choses étaient des murs, des sols, des portes et des fenêtres, des allées, des rues, des barrières, des placards, des vêtements, des bureaux, des horaires, des blouses de travail, des cours de récréation où les hommes d'un côté, les femmes de l'autre, se côtoyaient d'un pas sévère, libérant les mêmes paroles immuables chaque matin malgré leur renouvellement conforme à l'actualité.
Pourquoi son père ne pouvait-il pas comprendre ?
Un père qui n'avait jamais échangé une parole avec l'enfant. Une parole d'un homme à un homme. Mais seulement le silence, la présence rare, les gestes, les directives convenues de père à fils, non pas éduquer mais contrôler, cadrer. Sauf au congé de la belle saison, quand l'enfant le suivait au jardin, il pouvait lui montrer les dégâts des courtilières, les monticules des taupes, les doryphores, les outils, les raies dans la terre fine, les semences de carottes mélangées au sable, dans la main. L'enfant pouvait arroser. 

Mais ce n'était qu'une parenthèse. Le temps des évidences était vite remplacé, à nouveau, par le temps des délires et des absurdités. Si bien qu'il passa sa vie à fuir, de métier en métier. Avant de se rendre compte qu'il avait bien fait.

Peinture de Bengt Lindström
 

dimanche 10 mars 2024

petit bout

Par le petit bout de la masculinité.

Quand écrire peut être le prélude à la parole.

Jamais le mot ne m'a été dit. Jamais prononcé à mon adresse, devant moi, ni même derrière moi. Le mot qui m'a le plus atteint est le plus absent – ce qui m'a le plus appartenu et été enlevé, coupé – l'acte qui m'a porté atteinte n'a jamais été dit. N'a jamais été nommé, restitué, redonné sous forme de mot. J'ai dû cicatriser moi-même ma blessure pour moi-même. Mais ceux qui en sont responsables m'ont abandonné la plaie ouverte : mes parents, le docteur, le chirurgien. Ils ont ignoré qu'il me laissaient, malgré leurs bons soins, exsangue, à une blessure sans pansement, avec une mort sans linceul, sans un mot qui redonne vie.

"Phimosis", l'oreille fine de l'enfant de dix-huit mois l'a entendu une fois seulement, par effraction, car il ne lui était pas adressé. Puis il est tu. Presque une vie entière pour le vider de son existence, le rendre inoffensif, blanc comme neige, faire un fantôme à sa place et le remplir de sa vie. Vivre une vie de fantôme, pour si peu de chose ! Le mot qui aurait nommé l'acte chirurgical, "circoncision", n'était pas pour moi, catholique de  famille, et ce mot-là était impensable, recouvert de silence et d'absence. 

Malgré les actes sexuels, les plaisirs, les jouissances, les partages, les accouplements, j'ai gardé tout au long de mes jours le petit fantôme de ma chair perdue avec moi, ce petit robinet – tendre mot donné par ma mère –, je le porte toujours. Il est toujours moi, disant que je suis un garçon, mais mutilé par le chirurgien. Sans son prépuce, il ressemble à un petit casque de pompier, ou un petit escargot...
Le prépuce a sans doute été jeté à la poubelle. Ou peut-être le chirurgien les gardait-il, ce devait être bon, ces petits prépuces de bébé, sautés à la persillade ou au caramel, peut-être avait-il des clients gourmets à qui il les vendait une fois par semaine. Il devait faire du débit, je pense, c'était la mode à cette époque du baby-boom.
L'enfant s'est senti mutilé à vie. Il a abandonné ses espoirs d'être un homme, a vécu comme s'il en était un, avec son double fantôme, enfoui très profondément en lui, jusqu'au quasi oubli, mais que seuls les mots échangés au-dessus de lui, entre sujets parlants, auraient délivré de la malédiction.

Peinture de Victor Brauner, mère et enfant, musée de Grenoble

vendredi 8 mars 2024

l'inconnu


L'inconnu, tu ne cherches plus à le traverser.
Ton crayon, la main, le bras, le cœur, l'estomac, les tripes ne vont plus se braquer contre lui. Il faut pouvoir mettre à l'arrêt ces machines. Cesser l'extraction forcenée, la pure destruction.

Tu prends le chemin des bœufs parmi le ciel et les oiseaux, dans l'ombre des grands arbres où tu imagines le temps des halages, le travail intense des hommes, des bêtes, des cordages et des treuils, la lourde remontée des chargements. Rien n'en reste dans la quiétude présente sinon le tracé d'un chemin réduit à la taille d'un sentier.

Ou tu prendras l'avenue ou les ruelles, les escaliers cachés ou les espaces découverts de la périphérie, l'inconnu à ton côté, sous tes pieds, dans le rythme de ton pas, comme un arbre porte avec lui le bouillonnement tranquille et incessant de ses vies, sa lente croissance, ses continuelles métamorphoses. Le disant, tu te diras aussi, ou plutôt tu inventeras votre commun langage.

Peinture, André Derain

 

lundi 19 février 2024

l'homme, l'arbre, la femme et l'écriture


J'ai quitté la femme pour l'arbre.
Ce n'était pas délibéré. C'est après quarante ans de recul que je le vois ainsi. Ces choses ne se font pas brutalement, elles mettent du temps à se décider. C'est un long déchirement, on le comprend plus tard. Sans doute avait-on rapproché ces deux corps si intensément, et aveuglément surtout, qu'ils avaient fusionné, fondu des tissus qui n'étaient pas compatibles en profondeur ou qui n'avaient pas pu raccorder en finesse leurs fibres, de sorte que par la suite cela provoqua ces surprises, ces douleurs, ces incompréhensions, ces frustrations, ces départs.
Cet arbre au milieu du chantier de la ville nouvelle me fut un révélateur. Ce vieux saule ou peuplier resté tout seul de son espèce comme une épave mais vivant dans la boue et les gravats m'a parlé une langue que je ne comprenais plus mais qui remettait en vibration toutes mes cordes sensibles bouchées et engourdies, comme un printemps violent prêt à éclater en fleurs. Presque à douleur d'être encore là, de ne pas décoller instantanément pour le sud épanoui. J'avançai les mains pour toucher l'écorce rugueuse et je restai muet. Quelque temps plus tard ce fut l'été et nous laissâmes définitivement notre chantier fabuleux à son point culminant.
L'arbre était de ceux qui se dressaient de l'autre côté des portes et des fenêtres, comme le soleil ou la lune, la rivière, le trottoir noyé de feuilles mortes, la montagne ou la mer qui surgissaient selon les saisons, les troupeaux de moutons ou les vaches, sous les grands yeux de l'enfant.
Alors sans plus réfléchir, d'instinct, nous retournions avec nos enfants auprès du monde.
Dans la grande maison j'investis le grenier. J'y recevais mes arbres.
Un soir, j'ai trouvé une feuille morte sur ma table.
Il ne restait rien de tous les papiers noircis de mots que j'avais écrits tout l'hiver. Des montagnes de feuilles accumulées jusqu'au matin même, tout avait disparu. La grande table sous la lucarne était vide, baignée de la seule clarté d'une petite feuille morte rayonnant en son milieu comme une douce étoile.
Je vérifiai que la lucarne était bien restée fermée, comme je vérifiai pour ainsi dire dans mes pensées qu' elle  n'était pas venue faire le ménage dans ce grenier qu'elle exécrait... où je livrais folle conquête à l'arbre, tout près d'écrire feuille même, sans jamais y parvenir.
C'était fini. Une petite feuille morte me répondait, légère, triomphante dans sa douce lumière ocrée. Elle savait tout. Mes yeux, mes oreilles s’écarquillaient pour l'entendre.
Bientôt le bonheur m'envahit. Je dévalai l'escalier, courant vers celle que je croyais encore retrouver.
Puis je me résolus à prendre les arbres dans mes bras. Les platanes tachés de lait. À adopter la joie d'être au monde. Le ciel au-dessus de moi avait remis en route la croisière des beaux nuages de l'enfance.

Peinture Geneviève Asse, Horizon, 2003

samedi 10 février 2024

pour commencer

Dieu ?
Oui, bien sûr, Dieu, nous sommes tous Dieu !
Dieu, la chose la mieux (!) partagée, omniprésent, omniscient, omnipotent, il appartient à tout le monde, il ne peut être ni éradiqué ni ignoré, depuis qu'il a été décrété, ici et là, comme le maître absolu, l'alpha et l’oméga. Qu'il soit un ou plusieurs, multiforme, en avatars, en équipes ou en société, qu'importe, ce ou ces dieux et déesses ont toutes créatures sous leur pouvoir et, sont immortels. Ou même mortels et capables d'échapper à cette condition par métamorphose, résurrection ou que sais-je. Ils existent juste en fonction de ce qui n'existe pas chez nous. Ils sont notre (et nos) compléments. C'était on ne peut plus facile de les inventer, de les créer. Ils sont les réponses où nous ne sommes que questions, connaissance quand nous sommes ignorance.
Tu vois cet arbre de la connaissance ? dit-il à l'humain.
Je me le réserve. Tu n'y touches pas.

Je suis fatigué de cette histoire. J'ai compris cela quand j'étais enfant. Je refusais d'écouter ma mère quand elle me ramenait son Dieu pour me dicter ma conduite. Je lui ai dit : si Dieu existe il me le fera savoir, en attendant je me passerai de lui.
Cela ne m'a pas donné plus de pouvoir sur tout ce qui m'échappe, mais j'ai pu observer un peu de quelles manières variées nous, l'espèce humaine, avons tenté et tentons encore de tromper ce manque. Souvent comme un seul homme.
Je préfère ne pas.

Bengt Lindström, chien de garde, gouache, 1963

samedi 16 septembre 2023

masturbation

Ce mot n'est pas beau. Il paraît ancien.
Où est la beauté d'un mot... sa bonne compagnie, sa lumière, ses ombres, la saveur de ses sonorités, ses ricochets, les affleurements d'autres mots, l'afflux des idées, des images, des souvenirs ?
Les mots vont par champs lexicaux, par familles, tribus, généalogies. Par domaines sémantiques, territoires conquis. Par traditions, cultures, privilèges, par élections, par rejets, en arsenal.
Qu'on les choisisse soigneusement ou qu'ils vous choisissent, bref, les mots qu'on emploie vous désignent, vous distinguent, vous ouvrent ou vous ferment des horizons. Vient aujourd'hui ce mot, pourquoi ? Dire une vie sensible, grouillante, physique et intellectuelle. Ou ce bastion de la moralité, cette police des mœurs. Un terme à prendre avec des pincettes, doué d’attraction-répulsion. Vient parler d'écriture, interroger qui écrit, le questionner sur son désir, sa jouissance, son auto-satisfaction, la place volée ou prise... Combien d'écrits pourraient porter en titre — ou en commentaire — un tel terme ? Autrement dit combien d’œuvres suscitées par de bons affects ont-elles été freinées, empêchées, obligées de passer à la question d'un mot dressé en épouvantail, utilisé en bâton de gendarme dans un jeu de guignol ou en instrument sordide de perversion.
Ne faisons-nous que jouer avec des mots ?

Dessin de Anna Jouy

mercredi 2 août 2023

instant

La rivière fait miroiter le soleil, reflète le ciel et ses nuages, les confins des montagnes, la pointe des arbres dans le mouvement du vent, les oiseaux jouant de leurs ailes, leurs fantasques dessins.
Aussi de nous qui passons sur le pont, fait-elle reflet de l'humeur, des pensées, des désirs, des troubles qui nous habitent.
Nous aurions pu ne pas construire ce pont aussi massif qui nous a séparés d'elle, mais ainsi de cette distance, sur sa palette peut-elle peindre les âmes.
À l'instant elle tient le soleil. Elle lui donne le bain. À lui, l'unique, le brutal, elle offre la douce fraîcheur, le berce dans la multitude de ses creux accueillants.

Peinture r.t

mardi 1 août 2023

accessoires

La nuit l'ombre du rideau accrochée au plafond est une encre qui fait des vagues, des hublots, des lignes de flottaison où glissent les lanternes magiques des poissons. Au matin projetée en avant et barbouillée, elle devient lavis.
Un serpent de lumière ondule entre les hautes vagues et la surface de l'eau — fleuve d'une étoile.
Les grandes ouïes du rideau farandolent comme des lunes à la taille des filles.
Les ovales qui pivotent évoquent les galets, le jeu, la corde à sauter.
Ce n'est plus la curiosité inquiète de l'enfant, la nuit, quand le pinceau de lumière se glisse dans les persiennes, fait courir des jambes sur le plafond.

Avez-vous vu
le chapeau pointu
le château pentu ?

Chemins croisés
chemins perdus. Transgressions.

Cette encre, ce lavis,
cette installation, pensée au départ — même pas pensée, posée — pour son utilité,
ne sont l’œuvre d'aucun artiste, sinon la lumière — même si Lumière est accessoirement un nom d'artistes, mais le nom est toujours un mot, il ne sert qu'à nommer, il n'atteint pas l'art qui se trouve derrière, que voit le regard et perçoivent les sens, et qui est l’œuvre de la lumière. De l'astre solaire et de tous ses effets. De l'ensemble des astres de l'univers. Nos mains sont les outils, les caches, les écrans, les accessoires.

Peinture de Pierre Soulages, 1934

vendredi 21 juillet 2023

maison

 L'eau est tellement chaude, l'eau est tellement boueuse que je plonge dedans. Aussitôt j'ai des serpents qui me lacèrent, mollement, des lanières, des lianes qui me lèchent. Mes gestes sont faciles, je ne résiste plus, ce sont des épousailles. Je les entraîne où elles m'entraînent, nos veines, nos lierres liés, veinés, jointoyés, nos sangs ajustés en température... Le courant soudain fort devient glacial et je vais buter contre une roche, ma tête écrasée.
Je suis mort, je disloqué. Je s'en va, disparaît de la page en une dizaine de mètres, mais une nouvelle force est libérée avec sa mort. Mes habitants sortis de geôle, balancés dans la vallée, charriée ma peine, déversée comme m'avait montré autrefois la vieille riveraine, la vieille sorcière qui tenait les ordures dans son tablier, les restes de combats, de guerres, de défaites et d'ambitions. Jetait le tout à la rivière, en digestion souveraine. Place aux enfantements, disait-elle dans son geste, que j'entends maintenant que pousse ma langue, nourrie de la sienne et des autres après ce baiser, ce passage à l'envers. Et le temps est remonté, comme faisait ce vieux geste mon père tournant la clé du réveil, la vieille mécanique au bruit obsédant pour l'enfant, qui ne savait pas dormir, ne savait pas encore quitter la maison pour aller en construire d'autres, les faire champs d'amour et de bataille, les maisons disparaissant avec eux, quand le jour emporte la nuit, le laissant nomade, comme au commencement.

Peinture de Chaïm Soutine

jeudi 15 juin 2023

feu

 

Le soleil va se lever en face, on dirait. Il a déjà envoyé flotter un drap rose dans l'azur qui s'éclaire. La lune s'attarde juste au-dessus de lui, le dos tourné délicatement dans sa barque fine. Elle serait bien avisée de prendre le large, mais préfère se laisser fondre discrètement comme un bonbon ou plutôt une brioche dans la bouche bleue du jour.
Un matin gourmand s'annonce, bientôt fruité et criant d'oiseaux.
Le monde s'anime comme au premier jour. Et c'est toujours le premier jour pour quelqu'un. Mais le dire c'est en être loin, c'est le voir qui s'emplit, jour après jour, qui écarte ses bornes et élargit toutes ses dimensions, accueille de façon exponentielle, comme un grand incendie de vies et de morts.
Bleu, vert, jaune, partout où l'on se tourne, où l'on se met en chemin, rouge, noir, dans les mille nuances du temps. Les peintres entrent dans la couleur. Tout dévore. Tout chante et tout se tait. Rien ne s'arrête.
Le ciel s'est empli d'oiseaux. À la place du croissant de lune, au-dessus du pin noir, c'est maintenant le soleil, éclatant, qui excède le regard.

Peinture Mark Rothko, 1952

jeudi 8 juin 2023

suite


À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Il n'y avait déjà plus de héros pour Apollinaire avant la grande guerre. Il n'y avait qu'une grande soupe où surnageaient toutes les contradictions. Surtout celles à venir.
Tout ce qui se construit s'écroule et tout ce qui s'écroule se reconstruit, dans la plus grande mascarade et le plus grand désordre.
Il y avait Albert Cohen assis entre ses parents sur le bord du lit le jour de ses dix ans. Dans l'attente que tout jamais n'en finisse.
Et rien n'a changé, la religion est restée toute neuve, Apollinaire, la religion. Toutes les religions, en même temps, sous le pont mira beau. Le Président, une vieille fleur de narcisse détrempé, sort de la soupe avec tout ce linge encore sale, ou lavé, transparent, et même invisible, mis en partage ou en pâture sur les réseaux sociaux, héros et anti-héros confondus.
Une jeune fille assise par terre tapote son téléphone, je ne vois pas son visage, ses cheveux font un arc au-dessus de son corps niché dans un jogging gris. 

Peinture Karel Appel, 1947

mercredi 7 juin 2023

héros

Le cèdre est musculeux.
C'est aujourd'hui qu'il m'apparaît ainsi. Il montre ses muscles comme jamais. Ce sont d'épais vaisseaux, des torses gorgés de force, des bras chaleureux.
C'est tout un corps qui monte en dansant de toutes ses hanches, de ses côtes et de ses cuisses, de sa peau de serpent caressante et pulpeuse, nonchalant, versatile, rieur, il atteint tous les extrêmes, avec les petits plumets des feuilles vertes qui chatouillent le ciel comme une fontaine de caresses. Je l'aime comme le navire de tous les océans, cinglant autour du globe. Il me maintient le cap. Il m'accueille en voyageur minuscule parmi les oiseaux qui glissent sous les voiles de ses plumes vertes, grises, poumons de vie.

Ce cèdre avait eu plusieurs de ses énormes branches cassées par le poids de la neige il y a plusieurs années. À son sommet le gris raclé, maintenant estompé, d'une grande omoplate à cru soutient le bras qui continue, chemise ouverte, moignons sur la poitrine coupés franc, bien ronds, qui continue manche pendante comme l'écrivain ou le peintre, amputé, à créer, d'autant que tout autour de son unique jambe, triomphante, des membres vigoureux se regarnissent, reconstruisent, rhabillent lentement le puissant héros.
Je me gave de l'admirer.
Et plus encore, très en profondeur, je suis intimement identifié à lui. En écrivant, en parcourant, plus petit qu'une fourmi, le papier, je sens notre commune – comment dire – faiblesse, le plus faible, avec Pascal, avec Georges Braque, avec Blaise Cendrars, avec Jacques Prévert parlant du micocoulier dans la cour de l'asile des vieillards à Antibes,
Hé oui c'est un micocoulier
dit un vieillard assis sur un banc de pierre
contre un mur de pierre
et sa voix est doucement bercée par le soleil d'hiver
Micocoulier
ce nom d'arbre roucoule dans la voix usée
Et il est millénaire
ajoute le vieil homme en toute simplicité
beaucoup plus vieux que moi mais tellement plus jeune encore
millénaire et toujours vert
Et dans la voix de l'apprenti centenaire
il y a un peu d'envie
beaucoup d'admiration
une grande détresse
et une immense fraîcheur.

Peinture de Lucas Cranach, Hercule et Antée vers 1520-30


vendredi 2 juin 2023

artiste

 


 Le mot, dans sa brièveté, m'évoque une étincelle, me rappelle le mot « éloise » – de Montaigne,

une eloise dans le cours infini d'une nuict éternelle.

Toutes les nuits, vous vous levez, vous allez dans une petite pièce à côté pour écrire, au lieu de dormir.
Vous parlez, pendant des années vous allez parler au psychanalyste, vous fabriquez des objets juste pour exprimer, pour montrer quelque chose. Vous, ou quelqu'un d'autre, allez arpenter les rues, les chemins.
Vous pensez votre connexion-déconnexion au monde qui vous entoure, votre absorption-rejet du monde auquel vous êtes relié.
Vous êtes l'artiste, une substance de matière vivante en mouvement. On trouve des traces, des présences, des combinaisons de vous un peu partout, un peu nulle part, toujours fuyant, disparaissant, apparaissant. Vous êtes un moment, une image particulière sous le télescope, d'une planète qui, vue de l'intérieur, fourmille d'images, dont je voudrais être...
dont je suis...
un trou de lumière

mais, pour l'instant, je me raccroche aux brins d'herbes,
ma maison.

Photo Thami Benkirane, Rabat centre ville, le 18 mars 2023

Prologue

 

  La rivière occupe le centre du livre. Elle coule aussi sur les bords, très souvent – ou est-ce moi qui ne sais me situer, ni comment je la regarde. Elle a occupé tous les plans de l'espace, en travers, en hauteur. Elle m'a barré la route, elle ne m'a laissé aucune chance de voir plus loin, d'achever ma naissance. Elle a retourné le temps, escamoté la durée. Nous nous sommes interpénétrés.

Dans le livre j'ai puisé autant que j'ai jeté. Nous nous sommes co-construits au jour le jour. Et nous sommes voués à l'inachèvement. A nous défaire autant qu'à nous faire, continuellement. Seuls vont émerger les visiteurs, qui auront droit à leur finitude. C'est avec eux que nous allons jouer, ils vont nous représenter dans le monde fini. Monsieur Nuit est le premier à se manifester.

 

jeudi 4 mai 2023

conte

 Fabienne et le pinceau magique

Il y a un grand arbre dans la forêt : c'est l'arbre du pinceau magique. C'est aussi l'arbre des trente-six lunes de la mésange, du cabriolet retardé, des bottes du père François, de la grosse tête de fromage. L'arbre de la connaissance, c'est lui aussi, l'arbre enchanté, l'arbre aux quarante pies, l'arbyrinthe, l'arbrousse, l'arbrosse et la robe de fée, c'est toujours lui, l'arbre aux berceaux, l'arbre digne d'abriter les collerets, l'arbre gracieux, le maître de musique, le maître à danser, tout cela c'est encore lui. Il a bien d'autres noms encore, et bien d'autres histoires dans ses feuilles et dans ses tromblons – comme on l'apprendra dans le cache-tromblons. Mais pour commencer, il faut aller à la rencontre de l'arbre au pinceau magique.
Ce matin-là, la table était mise devant l'arbre et quelques moineaux voletaient autour avec des piaillements gourmands qu'on entendait dans tout le quartier et qui réveillaient les pioupious qui ouvraient un œil, poussaient leurs volets et sautaient de leur branche – certains pour la première fois – et venaient déjeuner comme dans un film de Walt Disney en mettant leur petite serviette autour du cou – Mais non, je plaisantais, dit le pinceau magique et il efface tout d'un coup de blanc et disparaît lui-même. Un instant tout est silencieux.
Il réapparaît, tout droit, bien vertical comme une tige de roseau avec une grosse tête en bas, gorgée d'encre noire comme un jabot de bergeronnette et, en silence, il fait un petit pas de danse, puis un autre, et se retire laissant derrière lui des oiseaux qui se posent, tout luisants de noir et blanc, étonnés, et s'envolent aussitôt. Voyant cela du sommet de la grue, Fabienne coupe le contact, extrait ses mains des deux énormes gants dans lesquels elles étaient engagées, relève son casque et actionne la télécommande qui descend lentement la cabine jusqu'au sol. Elle n'en revient pas. Elle pense que son imagination lui joue des tours, que la fatigue nerveuse que représente le travail de ces derniers jours (ou peut-être même de ces dernières années) à mettre en place ce dispositif énorme de peinture robotisée lui provoque des hallucinations, elle veut constater sur place ce qu'il en est en descendant sur la surface géante de carton blanc posée au pied de l'arbre, elle a bien vu les deux oiseaux calligraphiés qui s'envolaient mais... sa surprise est énorme de voir sur la surface blanche le dessin des petits bâtonnets noirs qui sont l'empreinte caractéristique des pattes de deux oiseaux. L'encre est encore fraîche et luisante, elle cherche des yeux un outil pour percer ce papier fort et découper un large morceau autour des empreintes mais l'encre pendant ce temps sèche rapidement en se retirant comme l'eau sur les plumes du canard et quand elle se retourne il n'y a plus rien à voir.

Photo Alain Gérardot-Paveglio

samedi 29 avril 2023

journal

 La nuit s'est refusée. Je me suis couché comme d'habitude, endormi sur ma lecture quelques minutes. C'est ensuite qu'elle m'a refusé l'entrée – sans explication. J'étais étonné la nuit précédente d'avoir tant rêvé, de m'être souvenu de tant de rêves...
Cette fois le corps ne trouvait pas le repos. Les mots le tourmentaient, les questions en cours insistaient, les réponses tardaient à apparaître, à se clarifier – tout de même j'en entrevoyais, j'en saisissais le fil – des belles questions – des vieilles questions – qui trouvaient leurs mots, qui entraient en matière du corps, aspiraient à l'âme, y parvenaient même pour certaines, qui avaient travaillé dans le jour...
Et puis la nuit se manifesta, par des roulements de tonnerre, très lents, lourds et continus, comme un train, un avion, un véhicule inconnu gigantesque et résonnant. Je finis pas percevoir des éclairs, mais pas de pluie, il restait contenu, il transpirait bruyamment. Et bientôt il cessa. C'est alors que je me sentis pleinement réveillé, et même rassuré, capable d'écrire – d'écrire cette forme de journal, de simple compte-rendu – dont je sais qu'il n'est pas destiné à être lu – d'être écrit est sa seule utilité, comme un témoignage dont personne (sauf le temps) n'aura jamais besoin.

Peinture de Georges Braque

jeudi 20 avril 2023

main

L'homme est un redoutable manipulateur.
Pianiste, potier, agriculteur, éleveur, dompteur, constructeur, ses mains passent partout, attrapent tout, s'emparent de tout, jouent de tout, de lui-même, de son corps, de ceux des autres, et quand il n'a pas assez de ses mains il s'en fabrique d'autres, outils, machines, il s'en invente d'autres, se crée des doigts, des doigts-calculs, des doigts-bâtons, bâtonnets, se crée des yeux plus petits que ses yeux, plus grands que ses yeux, et il mange, le gourmand, il mange plus qu'il n'en faut, plus qu'il n'en peut, il mange tout, il aura tout dégusté, et tout dévoré.
Il le sait depuis longtemps qu'il peut compter sur sa main, qu'il peut compter sur ses doigts.
Il a tout en mains, et il le sait, il a tout réinventé à sa main, l'esprit d'un dieu planant sur les eaux, les circuits géants des petites billes élémentaires, il va fondre des étoiles, le vieux forgeron, il sait tout faire, il ira loin, on dirait un cheval savant monté par un cavalier fou.
Mais plus en dirait la main qui caresse...

Photo grotte Chauvet