dimanche 10 mars 2024

petit bout

Par le petit bout de la masculinité.

Quand écrire peut être le prélude à la parole.

Jamais le mot ne m'a été dit. Jamais prononcé à mon adresse, devant moi, ni même derrière moi. Le mot qui m'a le plus atteint est le plus absent – ce qui m'a le plus appartenu et été enlevé, coupé – l'acte qui m'a porté atteinte n'a jamais été dit. N'a jamais été nommé, restitué, redonné sous forme de mot. J'ai dû cicatriser moi-même ma blessure pour moi-même. Mais ceux qui en sont responsables m'ont abandonné la plaie ouverte : mes parents, le docteur, le chirurgien. Ils ont ignoré qu'il me laissaient, malgré leurs bons soins, exsangue, à une blessure sans pansement, avec une mort sans linceul, sans un mot qui redonne vie.

"Phimosis", l'oreille fine de l'enfant de dix-huit mois l'a entendu une fois seulement, par effraction, car il ne lui était pas adressé. Puis il est tu. Presque une vie entière pour le vider de son existence, le rendre inoffensif, blanc comme neige, faire un fantôme à sa place et le remplir de sa vie. Vivre une vie de fantôme, pour si peu de chose ! Le mot qui aurait nommé l'acte chirurgical, "circoncision", n'était pas pour moi, catholique de  famille, et ce mot-là était impensable, recouvert de silence et d'absence. 

Malgré les actes sexuels, les plaisirs, les jouissances, les partages, les accouplements, j'ai gardé tout au long de mes jours le petit fantôme de ma chair perdue avec moi, ce petit robinet – tendre mot donné par ma mère –, je le porte toujours. Il est toujours moi, disant que je suis un garçon, mais mutilé par le chirurgien. Sans son prépuce, il ressemble à un petit casque de pompier, ou un petit escargot...
Le prépuce a sans doute été jeté à la poubelle. Ou peut-être le chirurgien les gardait-il, ce devait être bon, ces petits prépuces de bébé, sautés à la persillade ou au caramel, peut-être avait-il des clients gourmets à qui il les vendait une fois par semaine. Il devait faire du débit, je pense, c'était la mode à cette époque du baby-boom.
L'enfant s'est senti mutilé à vie. Il a abandonné ses espoirs d'être un homme, a vécu comme s'il en était un, avec son double fantôme, enfoui très profondément en lui, jusqu'au quasi oubli, mais que seuls les mots échangés au-dessus de lui, entre sujets parlants, auraient délivré de la malédiction.

Peinture de Victor Brauner, mère et enfant, musée de Grenoble

vendredi 8 mars 2024

l'inconnu


L'inconnu, tu ne cherches plus à le traverser.
Ton crayon, la main, le bras, le cœur, l'estomac, les tripes ne vont plus se braquer contre lui. Il faut pouvoir mettre à l'arrêt ces machines. Cesser l'extraction forcenée, la pure destruction.

Tu prends le chemin des bœufs parmi le ciel et les oiseaux, dans l'ombre des grands arbres où tu imagines le temps des halages, le travail intense des hommes, des bêtes, des cordages et des treuils, la lourde remontée des chargements. Rien n'en reste dans la quiétude présente sinon le tracé d'un chemin réduit à la taille d'un sentier.

Ou tu prendras l'avenue ou les ruelles, les escaliers cachés ou les espaces découverts de la périphérie, l'inconnu à ton côté, sous tes pieds, dans le rythme de ton pas, comme un arbre porte avec lui le bouillonnement tranquille et incessant de ses vies, sa lente croissance, ses continuelles métamorphoses. Le disant, tu te diras aussi, ou plutôt tu inventeras votre commun langage.

Peinture, André Derain

 

lundi 19 février 2024

l'homme, l'arbre, la femme et l'écriture


J'ai quitté la femme pour l'arbre.
Ce n'était pas délibéré. C'est après quarante ans de recul que je le vois ainsi. Ces choses ne se font pas brutalement, elles mettent du temps à se décider. C'est un long déchirement, on le comprend plus tard. Sans doute avait-on rapproché ces deux corps si intensément, et aveuglément surtout, qu'ils avaient fusionné, fondu des tissus qui n'étaient pas compatibles en profondeur ou qui n'avaient pas pu raccorder en finesse leurs fibres, de sorte que par la suite cela provoqua ces surprises, ces douleurs, ces incompréhensions, ces frustrations, ces départs.
Cet arbre au milieu du chantier de la ville nouvelle me fut un révélateur. Ce vieux saule ou peuplier resté tout seul de son espèce comme une épave mais vivant dans la boue et les gravats m'a parlé une langue que je ne comprenais plus mais qui remettait en vibration toutes mes cordes sensibles bouchées et engourdies, comme un printemps violent prêt à éclater en fleurs. Presque à douleur d'être encore là, de ne pas décoller instantanément pour le sud épanoui. J'avançai les mains pour toucher l'écorce rugueuse et je restai muet. Quelque temps plus tard ce fut l'été et nous laissâmes définitivement notre chantier fabuleux à son point culminant.
L'arbre était de ceux qui se dressaient de l'autre côté des portes et des fenêtres, comme le soleil ou la lune, la rivière, le trottoir noyé de feuilles mortes, la montagne ou la mer qui surgissaient selon les saisons, les troupeaux de moutons ou les vaches, sous les grands yeux de l'enfant.
Alors sans plus réfléchir, d'instinct, nous retournions avec nos enfants auprès du monde.
Dans la grande maison j'investis le grenier. J'y recevais mes arbres.
Un soir, j'ai trouvé une feuille morte sur ma table.
Il ne restait rien de tous les papiers noircis de mots que j'avais écrits tout l'hiver. Des montagnes de feuilles accumulées jusqu'au matin même, tout avait disparu. La grande table sous la lucarne était vide, baignée de la seule clarté d'une petite feuille morte rayonnant en son milieu comme une douce étoile.
Je vérifiai que la lucarne était bien restée fermée, comme je vérifiai pour ainsi dire dans mes pensées qu' elle  n'était pas venue faire le ménage dans ce grenier qu'elle exécrait... où je livrais folle conquête à l'arbre, tout près d'écrire feuille même, sans jamais y parvenir.
C'était fini. Une petite feuille morte me répondait, légère, triomphante dans sa douce lumière ocrée. Elle savait tout. Mes yeux, mes oreilles s’écarquillaient pour l'entendre.
Bientôt le bonheur m'envahit. Je dévalai l'escalier, courant vers celle que je croyais encore retrouver.
Puis je me résolus à prendre les arbres dans mes bras. Les platanes tachés de lait. À adopter la joie d'être au monde. Le ciel au-dessus de moi avait remis en route la croisière des beaux nuages de l'enfance.

Peinture Geneviève Asse, Horizon, 2003

samedi 10 février 2024

pour commencer

Dieu ?
Oui, bien sûr, Dieu, nous sommes tous Dieu !
Dieu, la chose la mieux (!) partagée, omniprésent, omniscient, omnipotent, il appartient à tout le monde, il ne peut être ni éradiqué ni ignoré, depuis qu'il a été décrété, ici et là, comme le maître absolu, l'alpha et l’oméga. Qu'il soit un ou plusieurs, multiforme, en avatars, en équipes ou en société, qu'importe, ce ou ces dieux et déesses ont toutes créatures sous leur pouvoir et, sont immortels. Ou même mortels et capables d'échapper à cette condition par métamorphose, résurrection ou que sais-je. Ils existent juste en fonction de ce qui n'existe pas chez nous. Ils sont notre (et nos) compléments. C'était on ne peut plus facile de les inventer, de les créer. Ils sont les réponses où nous ne sommes que questions, connaissance quand nous sommes ignorance.
Tu vois cet arbre de la connaissance ? dit-il à l'humain.
Je me le réserve. Tu n'y touches pas.

Je suis fatigué de cette histoire. J'ai compris cela quand j'étais enfant. Je refusais d'écouter ma mère quand elle me ramenait son Dieu pour me dicter ma conduite. Je lui ai dit : si Dieu existe il me le fera savoir, en attendant je me passerai de lui.
Cela ne m'a pas donné plus de pouvoir sur tout ce qui m'échappe, mais j'ai pu observer un peu de quelles manières variées nous, l'espèce humaine, avons tenté et tentons encore de tromper ce manque. Souvent comme un seul homme.
Je préfère ne pas.

Bengt Lindström, chien de garde, gouache, 1963

samedi 16 septembre 2023

masturbation

Ce mot n'est pas beau. Il paraît ancien.
Où est la beauté d'un mot... sa bonne compagnie, sa lumière, ses ombres, la saveur de ses sonorités, ses ricochets, les affleurements d'autres mots, l'afflux des idées, des images, des souvenirs ?
Les mots vont par champs lexicaux, par familles, tribus, généalogies. Par domaines sémantiques, territoires conquis. Par traditions, cultures, privilèges, par élections, par rejets, en arsenal.
Qu'on les choisisse soigneusement ou qu'ils vous choisissent, bref, les mots qu'on emploie vous désignent, vous distinguent, vous ouvrent ou vous ferment des horizons. Vient aujourd'hui ce mot, pourquoi ? Dire une vie sensible, grouillante, physique et intellectuelle. Ou ce bastion de la moralité, cette police des mœurs. Un terme à prendre avec des pincettes, doué d’attraction-répulsion. Vient parler d'écriture, interroger qui écrit, le questionner sur son désir, sa jouissance, son auto-satisfaction, la place volée ou prise... Combien d'écrits pourraient porter en titre — ou en commentaire — un tel terme ? Autrement dit combien d’œuvres suscitées par de bons affects ont-elles été freinées, empêchées, obligées de passer à la question d'un mot dressé en épouvantail, utilisé en bâton de gendarme dans un jeu de guignol ou en instrument sordide de perversion.
Ne faisons-nous que jouer avec des mots ?

Dessin de Anna Jouy

mercredi 2 août 2023

instant

La rivière fait miroiter le soleil, reflète le ciel et ses nuages, les confins des montagnes, la pointe des arbres dans le mouvement du vent, les oiseaux jouant de leurs ailes, leurs fantasques dessins.
Aussi de nous qui passons sur le pont, fait-elle reflet de l'humeur, des pensées, des désirs, des troubles qui nous habitent.
Nous aurions pu ne pas construire ce pont aussi massif qui nous a séparés d'elle, mais ainsi de cette distance, sur sa palette peut-elle peindre les âmes.
À l'instant elle tient le soleil. Elle lui donne le bain. À lui, l'unique, le brutal, elle offre la douce fraîcheur, le berce dans la multitude de ses creux accueillants.

Peinture r.t

mardi 1 août 2023

accessoires

La nuit l'ombre du rideau accrochée au plafond est une encre qui fait des vagues, des hublots, des lignes de flottaison où glissent les lanternes magiques des poissons. Au matin projetée en avant et barbouillée, elle devient lavis.
Un serpent de lumière ondule entre les hautes vagues et la surface de l'eau — fleuve d'une étoile.
Les grandes ouïes du rideau farandolent comme des lunes à la taille des filles.
Les ovales qui pivotent évoquent les galets, le jeu, la corde à sauter.
Ce n'est plus la curiosité inquiète de l'enfant, la nuit, quand le pinceau de lumière se glisse dans les persiennes, fait courir des jambes sur le plafond.

Avez-vous vu
le chapeau pointu
le château pentu ?

Chemins croisés
chemins perdus. Transgressions.

Cette encre, ce lavis,
cette installation, pensée au départ — même pas pensée, posée — pour son utilité,
ne sont l’œuvre d'aucun artiste, sinon la lumière — même si Lumière est accessoirement un nom d'artistes, mais le nom est toujours un mot, il ne sert qu'à nommer, il n'atteint pas l'art qui se trouve derrière, que voit le regard et perçoivent les sens, et qui est l’œuvre de la lumière. De l'astre solaire et de tous ses effets. De l'ensemble des astres de l'univers. Nos mains sont les outils, les caches, les écrans, les accessoires.

Peinture de Pierre Soulages, 1934